28 avr. 2013

Parution de L'Inexpressif musical aux éd. Encre marine




La musique, disait Strawinsky, est inexpressive par essence. Elle n’exprime ni les idées ni les émotions humaines ; elle n’exprime qu’elle-même. Le sens et la beauté de la musique sont essentiellement musicaux : ils se trouvent dans les arrangements des sons dans le temps ; toute autre « signification » de la musique est extra-musicale, et par là non-musicale. Aussi ce sens et cette beauté sont-ils inhérents à l’objet musical, c’est-à-dire à un objet qui n’existe qu’au présent, dans la mobilité, l’instantané, l’éphémère. En cela, la musique se rapproche de la vie et constitue un objet merveilleux permettant à l’homme de se réconcilier avec le temps, d’où ce pouvoir infaillible qu’elle a, lorsqu’on lui prête l’oreille, de susciter la joie. De l’inexpressivité de la musique à l’inexpressivité du réel, et vice versa ; de la joie musicale à la joie de vivre, et inversement.

17 juin 2012

Riposte au livre de S. Vinolo, "Clément Rosset. La philosophie comme anti-ontologie"


Tout lecteur de l’œuvre de Clément Rosset, si réticent soit-il à ses idées, a compris lors de sa lecture au moins une chose : que pour Rosset le réel est le réel et que les hommes inventent toute sorte de moyens, ce que Rosset appelle des « doubles », pour échapper à cette seule vérité. C’est même là la raison pour laquelle la pensée de Rosset apparaît, pour certains philosophes en tout cas, comme indigente et indigeste : aucune différence entre la réalité commune et courante et l’ « être », impossibilité dès lors de tout changement au statut ontologique des choses. D’où, au mieux, une mise à l’écart de Rosset du domaine (universitaire) de la philosophie, un manque de prise en considération, et, au pis, une haine ouverte à plusieurs visages envers ses thèses provenant de différents points de vue. Si le réel est le seul réel, alors la possibilité d’un « autre monde » — de la vérité, de la morale, etc. — est supprimée d’emblée. Ainsi tout lecteur sera-t-il surpris de prendre connaissance de la thèse d’un livre récent de Stéphane Vinolo (Clément Rosset. La philosophie comme anti-ontologie, L’Harmattan, 2012), exprimée dès le quatrième de couverture, affirmant que selon Rosset le réel n’est pas du tout réel puisqu’ « il n’y a de réel que les doubles ». Autrement dit, il n’existe que l’hallucination humaine servant à fuir le réel, mais ce dernier est également hallucinatoire (que fuit-on alors ?). Tout au long de la lecture de cet étrange ouvrage, le lecteur ne peut s’empêcher de se demander s’il n’y a pas une certaine dose de malhonnêteté dans cette manie hélas assez courante de faire dire à un auteur l’exact contraire de ce qu’il pense tout en voulant l’expliciter davantage (ce qui implique d’ores et déjà l’idée tout aussi étrange que l’auteur n’a pas bien su s’exprimer par lui-même). Mais ce sentiment premier s’affaiblit quelque peu lorsqu’on lit, non sans quelque stupéfaction, cette citation de Rosset que Vinolo consent à nous livrer (p. 158) et qui sert à infirmer chaque mot constituant l’ensemble de son ouvrage : « Je dénonce donc définitivement le double comme illusion majeure de l’esprit humain (dès lors, naturellement, que le double se donne comme rival fantomal du réel, comme compensation, subtile et dérisoire à la fois, des souffrances attachées à la prise en charge de la réalité). » — Le livre de Vinolo est donc le fruit, plutôt que de la malhonnêteté, d’une confusion mentale assez extravagante qui a l’avantage néanmoins de fournir une manifestation de plus, quoiqu’ici assez surprenante puisqu’elle prétend prendre appui précisément sur la thèse qui la contredit, de cette incapacité de prendre en charge la réalité : le fait que je fuie le réel veut dire que le réel n’existe pas. Et l’on ne sera pas dès lors très étonné de voir affirmer Vinolo (p. 183) que Rosset aurait plutôt, pour éviter les méprises, répéter la pensée de Derrida qui, elle, semble être juste à ce sujet, et dire que le réel est une illusion. Le texte pourtant bienveillant à l’égard de Rosset de Vinolo peut donc sans doute s’expliquer par cette autre idée que Rosset exprime dans En ce temps-là, ses notes sur Althusser : « Il y a, me semble-t-il, deux catégories d’hommes à jamais incapables d’entendre ce que vous dites : celle de vos ennemis et celle de vos amis. Rien à attendre des premiers, qui ont pris le parti de vous ignorer. Mais rien à attendre, ou plus exactement beaucoup à craindre, des seconds, qui vous aiment tant qu’ils seront toujours incapables, par un effet de sympathie préalable et hallucinatoire, d’entendre de vous autre chose que ce qu’ils désirent s’entendre dire personnellement, pour correspondre à leurs propres soucis et fantasmes. »


14 févr. 2011

Clément Rosset parle de musique et rencontre un serviteur.