20 févr. 2006

Près de moi. Coup d'oeil sur l'identité

Ce n’est pas tout à fait claire que l’identité soit toujours une construction extérieure à soi-même. Pour quelques philosophes, elle est même irrécusable, seule à moi, loin de toi. Levinas est capable de nier la possibilité de communauté, pourvu que, étant moi ce que je suis —attrapé dans une identité « ininterchangeable », l’Autre, avec majuscules, sera toujours un étranger pour moi. (Peut-être le seul temps de véritable communauté sera céleste.)
Or, cette ininterchangeabilité de l’identité relève précisément de son inexistence. Je serai toujours plus ce que les autres voient en moi que quelque chose d’unique, isolé, « triste ». —C’est dans cette mesure qu’on sera plus proche de l’idée du « dasein mit », car je ne suis jamais qu’au moment que les autres me renvoient un « moi » différent à eux. Autre chose sera par ailleurs un « dasein für », car cela impliquerait une cause antérieure à ma propre subjectivité, quelque chose qui nous paraît du moins inimaginable.
Un drôle d'exemple de cette identité social : Le dernier des hommes de Friederich Murnau (1924): l’heureux gardien d’un hôtel des années vingt arrive à la soixantaine et doit prendre congé de son prestigieux métier pour se voir réduit à celui de nettoyeur de toilettes. Les premières images montrent le respect qu’il est parvenu à éveiller parmi ses voisins et sa propre famille, de sorte qu’au moment où on lui ôte son magnifique manteau de gardien, l’on assiste à la scène où il se voit non dépourvu de son identité de gardien, mais d'identité tout court. Le film continue de présenter des scènes plutôt pathétiques où le héros essaie sans succès de conserver ce rôle prestigieux, ce qui montre par ailleurs de façon presque prophétique l’assimilation qu’Occident a faite de la vie au travail. On est ce qui les homes voient en nous, —et ce qu’ils voient aujourd’hui, c’est le métier que l’on fait ; l’utilité, la nécessité que la société a de nous (à nouveau, si l’on croit Heidegger, une communauté qui est possible seulement en fonction d’un projet, justement, en commun). De mauvaises nouvelles sans doute pour les cyniques.
Il reste donc le problème de l’affirmation de soi devant une foule que ne voit dans l’homme qu’un reflet pitoyable de son propre échec. —Ce n’est pas que je sois moi avant le reste, c’est que j’arrive à être moi par rapport au reste. 



Paris, 2006.